La littérature peut dissiper l’étrange de ce qui nous est étranger…

Célébrer le partage : identités culturelles et relations dynamiques

 

Je suis fait de petits bouts : les petits bouts que j’ai arrachés à tous ceux que la vie a mis sur mon chemin. » (Maurice Béjart).

Local, global, mondial

Les cultures habitent le monde avec des expressions plurielles, diverses et singulières. Désormais, il s’agit de penser la vie dans la mondialisation et de faire de la relation ou du lien à autrui un bien commun à transmettre. Pierron (2016, 210) invite les communautés à trouver des réponses, à faire des propositions pour « penser global et agir local ». Comment faire un monde commun, quand le lointain et l’étranger sont si proches ? C’est qu’il « nous » faut désormais penser un nous régional ou national et, à la fois, produire un nous mondialisé. Nous sommes les contemporains d’une prodigieuse expérience: embrasser la planète d’un seul regard où le singulier s’oppose à l’universel et où les enjeux globaux doivent dialoguer avec les singularités locales.

Lien avec autrui : rejet ou projet ?

Quelles conditions d’existence spatiales et temporelles permettent une expérience sensible du monde? Voyage, rencontres, moments, forums, dialogues… Mais la littérature, elle, offre son support et ses formes aux émotions et aux nombreuses expériences du sensible. C’est la force d’un écrit que de pouvoir dénouer les nœuds du langage et ceux de l’âme de manière à libérer la vie et sa force créatrice (Ouaknin, cité par Régine Detambel, 2015, 15). L’histoire des sentiments et des mentalités est dépendante des formes langagières ou artistiques dans lesquelles elles se manifestent et s’expriment (J. Starobinski, cité). Ainsi, l’acte de lire travaille inlassablement au renforcement du lien avec autrui. La lecture identifie, nuance, explore, confirme, répare, projette vers le futur et vers le passé, affirme et, surtout, crée du lien. Le livre n’est-il pas l’espace transitionnel où opèrent les échanges entre l’intérieur d’un univers psychique et le monde extérieur (Winnicott, cité).

«… en ce début de troisième millénaire, c’est bien aux frontières entre les identités, entre les vocabulaires, entre les cultures, les croyances et les systèmes de valeurs que travaille la littérature ». (Ives Citton, 2017, p.235)

La littérature : première base de solidarité éthique

Dans une société où coexistent différentes « tribus », elles sont amenées à se côtoyer et à collaborer sur un territoire partagé. Loin d’une conception naïve d’une simple « tolérance » à la différence, il va falloir sortir des limites du bon sens de sa tribu pour se donner un autre monde possible : « partager un espoir égoïste commun : l’espoir que son univers à soi – les petites choses autour desquelles on a tissé son vocabulaire final – ne sera point détruit. » Dans nos sociétés plurielles, la littérature fournit un espace, une plate-forme d’échange et de réflexion qui permet d’articuler le souci de ne pas nuire au soin qui pousse à cultiver une solidarité active avec ceux dont j’ai partagé la sensibilité grâce aux livres (Rorty, cité p. 234).

« Au sein de formations sociales appelées à devenir de plus en plus multiculturelles, l’interlocution littéraire a un rôle essentiel à jouer en ce qu’elle fournit un site d’expérimentation et de négociation unique pour mesurer et gérer la pluralité linguistique et axiologique du monde qui nous entoure et qui nous constitue». (Ives Citton)

Pratiquer le décentrement intellectuel et sensible

Pour Citton, dès lors que la littérature ne cherche pas seulement à montrer sa familiarité avec un étalon national hérité et intériorisé mais qu’un enseignement littéraire valorise aussi l’expérience de l’inter-langue et de la redéfinition de soi avec des vocabulaires potentiellement incompatibles, les enseignants ont davantage à apprendre qu’à enseigner lorsqu’ils sont en présence d’élèves « issus d’autres quartiers défavorisés ».

Références

Citton Y., (2017), Lire, interpréter, actualiser. Pourquoi les études littéraires ? Editions Amsterdam.

Detambel R., (2017), Les livres prennent soin de nous, pour une bibliothèque créative, Babel.

Pierron J.-P., (2016), Ricoeur, philosopher à son école, Vrin.

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